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Here you can read or download the book "Lettres de Marie Bashkirtseff" author Marie Bashkirtseff.
Books Fiction
Marie Bashkirtseff
Lettres de Marie Bashkirtseff

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LETTRES


DE


MARIE BASHKIRTSEFF


PRÉFACE


par


FRANÇOIS COPPÉE


de l'Académie française



BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS


11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)


Tous droits réservés.



EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER


Journal de Marie Bashkirtseff,


avec un portrait, (27e mille), 2 vol.


Paris.-Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.



<p>PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1]</p><br />


[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des oeuvres de Marie Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et difficiles à retrouver.]


L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la rue Ampère.


Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait quelle gracieuse mollesse.


L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de pinceau d'un maître.


«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de sa cousine.»


J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,-les murs du salon en étaient couverts-et, à chacune de mes exclamations d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:


«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...»


En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois, je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.


À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'oeil, cette sensation si rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin, on sentait une puissance de fer, vraiment virile;-et l'on songeait au présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des parures de femme.


À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans fausse modestie, avouant ses belles ambitions et-pauvre être marqué déjà pour la mort!-son impatience de la gloire.


Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.


Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle lisait.


D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'oeuvre, à ce «Meeting» qui sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins de Paris causant gravement entre eux-de quelque espièglerie sans doute, -devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un chef-d'oeuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées, cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue, des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de paysage notamment,-la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;-enfin, toute une oeuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le talent le plus personnel.


Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier, où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les titres. C'étaient ceux des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Ils étaient tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins, des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.


Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie, me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient déchiffré toutes les musiques.


Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»


Hélas! C'était trop en effet.


Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris, je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un refroidissement pris en faisant une étude de plein air.


J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce coeur que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant. Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface, et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.


Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des oeuvres de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol, que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.


Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur? À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.


François Coppée.


Paris, 9 février 1885.


LETTRES



DE


MARIE BASHKIRTSEFF


1868-1874



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